Joël Le Scouarnec. Un nom qui n’a échappé à personne ces dernières années, à la fois par le nombre de ses victimes et le feuilleton judiciaire qui a traversé bruyamment l’espace médiatique jusqu’à sa condamnation le 28 mai dernier par la Cour Criminelle du Morbihan à 20 ans de réclusion, la peine maximale encourue par les auteurs de viol. Une peine maximale mais avec une peine de sûreté limitée aux 2 tiers de la peine, à la grande colère des victimes.
Pourtant, l’affaire Le Scouarnec n’incarne pas l’efficacité de l’institution : de sa première condamnation en 2005 à une peine de 4 mois avec sursis permise grâce au partage par le FBI en 2004, dans le cadre de l’opération Falcon, de preuves d’achat d’images pédopornographiques, au dénouement du dernier procès, ce chirurgien a profité des brèches du système entier.
Retour sur les failles qui ont permis à ce dangereux prédateur d’agresser sexuellement et de violer depuis les années 1980 plus de 300 victimes.
Si l’on peut se féliciter de la collaboration internationale ayant permis la première condamnation en 2005, une question reste en suspens : comment ce chirurgien a-t-il pu agir en toute impunité pendant presque 40 ans et faire autant de victimes ?
La réponse est complexe, car les défaillances du système sont nombreuses : protégé par l’aura du médecin, Le Scouarnec exerce entre 1983 et 1994 à Loches, où personne ne le soupçonne. Son départ pour Vannes entre 1994 et 2003 est marqué par un élément clé : les carnets de Le Scouarnec, retrouvés lors de la perquisition en 2020, où le chirurgien raconte toutes les agressions commises, nous apprennent que son épouse prend connaissance de ses « penchants » pédocriminels en 1996, ce qui poussera son mari à détruire une partie de ses carnets. Perte inestimable qui empêchera les enquêteurs de retrouver bon nombre de victimes, notamment sur une période qui s’étend entre 1994 et 1995.
Mais au-delà de la défaillance personnelle de la femme de Le Scouarnec qui décide de ne pas le dénoncer, l’institution a elle aussi failli : la première condamnation ne comportait aucune interdiction d’exercer auprès de mineurs, malgré les nombreuses possibilités d’agression qu’offre le statut de chirurgien.
Les lenteurs administratives ont ajouté à la malchance de ses victimes. Le Scouarnec, condamné suite à l’opération Falcon, quitte Lorient où il exerçait depuis 2003 et ne bénéficiait plus de l’immunité nécessaire. L’inscription tardive de la condamnation au casier judiciaire du médecin lui permet de rejoindre l’hôpital de Quimperlé avec un casier prétendument vierge.
Malgré l’intervention de Thierry Bonvalot, psychiatre et président de la Commission médicale de l’établissement, qui avertit en juin 2006 la direction de l’hôpital et l’Ordre des médecins de la condamnation de Le Scouarnec en 2005, le chirurgien est titularisé en août 2006. Une sanction est évoquée par l’Ordre des médecins, mais elle n’est pas mise en œuvre. Le médecin est même titularisé malgré les inquiétudes soulevées par son confrère et continue d’exercer dans l’hôpital jusqu’en 2008.
Le Scouarnec officiera ensuite à l’hôpital de Jonzac jusqu’en 2017, année de son départ à la retraite, malgré l’inscription effective de sa condamnation au casier judiciaire : la pénurie de médecins et de bonnes relations avec la direction, qui ne prend pas la mesure de sa dangerosité, suffisent à offrir à Le Scouarnec un nouveau terrain de chasse.
A chacune de ces étapes, les victimes s’accumulent. A chacune de ces étapes, Le Scouarnec voit grandir son sentiment d’impunité. À chacune de ces étapes, des gens ont su ou parlé sans rien ne se passe.
À l’arrivée, 111 viols aggravés et 189 agressions sexuelles entre 1989 et 2014. 256 enfants de moins de 15 ans pour un âge moyen des victimes de 11 ans. La plus jeune avait un an. Des chiffres qui donnent le tournis.
Il aura fallu le courage d’une fillette de 6 ans, voisine du prédateur en série, qui dénonce les agressions sexuelles qu’elle a subies.
Il aura fallu la persévérance et le dévouement de Nadia M, adjudante de gendarmerie ayant reçu la parole de la petite victime, pour que les investigations nécessaires aient lieu : c’est son action qui mène à la perquisition minutieuse et aux carnets de Le Scouarnec, qu’elle consulte pendant des mois afin de mettre un nom sur les victimes et de leur permettre d’obtenir justice.
La plupart ont tout oublié, soit parce qu’ils étaient trop jeunes, soit parce qu’ils étaient embrumés par l’anesthésie, soit parce que l’amnésie traumatique était à l’œuvre. Pourtant, de nombreux symptômes parlaient pour eux : phobie du corps médical, anorexie, drogue, dépression, troubles dans la vie affective et sexuelle, autant de signes apparus du jour au lendemain sans pouvoir en comprendre l’origine, pendant des décennies. C’est cela, avoir croisé la route de Le Scouarnec.
Les défaillances de la justice, de l’administration hospitalière, de l’Ordre des médecins, d’une épouse dans le déni ont permis ce bilan terrible. Il devient urgent et nécessaire que, individuellement et collectivement, nous agissions pour que cette impunité disparaisse.
Source :
Hugo Lemonier, Piégés dans le « journal intime » du Dr Le Scouarnec, éditions Nouveau Monde, février 2025
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